| S.O.S. médecins étrangers |
| FRANCE - 16 avril 2006 - par YASRINE MOUAATARIF |
Contrats précaires, salaires injustes, carrières bloquées... Ils sont aujourd'hui plusieurs milliers à exercer dans les hôpitaux publics sans que leurs compétences soient reconnues. Mardi 28 mars, 8 heures du matin, Poitiers, dans le centre-ouest de la France. Pour le Dr Talal Annani, la journée sannonce des plus pénibles. Ce matin-là, ils sont, comme lui, des centaines de médecins à être convoqués au Parc des expositions de la ville, aménagé pour loccasion en dimmenses salles dexamen. Ils sont venus des quatre coins du pays pour passer la Nouvelle Procédure dautorisation (NPA). Sans doute lépreuve la plus pénible de leur carrière. Après des années de pratique de la médecine en France, plus de dix ans pour certains, on va aujourdhui « évaluer leurs compétences ». Tous sont étrangers ou dorigine étrangère. Pourtant, ce nest pas leur nationalité qui est aujourdhui en cause, mais leur diplôme. On les appelle les praticiens à diplôme hors Union européenne (Padhue). Selon le ministère de la Santé, ils seraient quelque 7 000 « exerçant en France sans la plénitude dexercice », dont 4 000 en formation et 3 000 travaillant dans les hôpitaux publics. « Sans la plénitude dexercice », cela signifie quils nont pas le droit de sinscrire à lOrdre des médecins, ni douvrir leur propre cabinet. Cela signifie aussi quils doivent se contenter de contrats précaires, à durée déterminée, avec des rémunérations bien en deçà de leurs qualifications et de leurs responsabilités, et sans lespoir dune quelconque évolution de carrière. Depuis des années, ils sont ainsi des milliers à opérer, ausculter et soigner dans les hôpitaux de la République, sans reconnaissance aucune. Dans les textes, ces médecins nen sont pas. Le Dr Talal Annani fait partie de ces Padhue. Il a même pris la tête de leur syndicat, le SNPadhue. Cest au début des années 1990 que ce Libanais a obtenu son diplôme en médecine générale à luniversité de Beyrouth. À cette époque, les hôpitaux français manquent cruellement dinternes et recrutent massivement à létranger. Ils seront ainsi près de 8 000 diplômés, essentiellement du Maghreb, dAfrique subsaharienne et du Proche-Orient, à passer le concours leur permettant de se spécialiser et deffectuer leurs stages pratiques en France. En 1993, Talal Annani le passe avec succès. Il quitte ainsi Beyrouth pour Paris, où il entame sa spécialité. Cétait il y a treize ans. Depuis, il a été diplômé en gynécologie-obstétrique, a obtenu la nationalité française, fondé une famille, exercé dans les services hospitaliers les plus prestigieux, et y a donné la vie un nombre incalculable de fois. Pourtant, son titre de médecin nest toujours pas reconnu. Il doit pour cela passer les trois examens de la NPA : lun évaluant ses connaissances théoriques, lautre sa pratique et le troisième sa maîtrise.... de la langue française. « En plus dêtre humiliante, cette épreuve est complètement inadaptée ! proteste le Dr Annani, excédé. Je me suis retrouvé à passer lexamen avec des diplômés qui sont en France depuis tout juste six mois, parmi lesquels des jeunes que jai moi-même formés ! Le comble, cest quils ont beaucoup plus de chances que moi de réussir lexamen. » Et pour cause : lépreuve est essentiellement théorique, et donc plus accessible aux internes fraîchement sortis de luniversité. « Cest comme si, vingt ans après, on vous demandait de repasser le baccalauréat. Ça na aucun sens. » Comme ses confrères diplômés à létranger et exerçant en France depuis des années, le Dr Annani demande aujourdhui à être jugé sur ses années dexpérience, et non sur un examen « scolaire ». Déjà, lors de la toute première session de la NPA, en mars 2005, il était parmi les 2 800 « recalés », pour un quota de postes limité à 200. Pour la session de 2006, le ministère de la Santé, en signe de bonne volonté, a triplé ce quota. Mais Talal Annani ne se fait plus dillusions. Il trouve même la situation plutôt cocasse : « On nous a annoncé fièrement quon était désormais autorisés à échouer quatre fois à lexamen au lieu de deux. Je trouve cela affligeant. Si je suis médecin et que jéchoue à un examen de compétences, il serait plus logique - et surtout plus sûr pour les patients - de minterdire dexercer, tout simplement. » Durant le mois de mars 2006, ils étaient 6 000 - médecins expérimentés et jeunes diplômés de 41 spécialités différentes - à affronter les examinateurs. Face à labsurdité de la situation, certains Padhue ont décidé dadopter une position encore plus radicale : le boycottage pur et simple de lépreuve. Cest le cas du Dr Élisabeth Sow Dione, qui exerce au service dinfectiologie dun grand hôpital des Yvelines, au sud de Paris. Voilà vingt ans quelle réside en France, dont dix ans détudes et dix ans dexercice. Aujourdhui, il nest pas question pour elle de se plier à une quelconque évaluation de ses compétences : « Je nai pas passé cet examen et ne le passerai jamais, ne serait-ce que par principe. Cest un choix personnel. Je ne vois pas pourquoi je serai évaluée, à moins que tous les médecins de France ne le soient à leur tour ! » Élisabeth Sow Dione a tout juste 20 ans quand elle quitte Dakar, en 1986. Elle vient dachever sa troisième année de médecine à luniversité Cheikh-Anta-Diop et part continuer ses études en France dans le cadre dune convention déchange avec une université parisienne. Vingt ans plus tard, cette même convention pose toujours problème : même si les études ont été dispensées par un établissement français, le diplôme remis est considéré comme étranger. Et la demande dautorisation individuelle quelle a présentée en 2003 ny a rien changé. Une véritable impasse administrative dans laquelle se retrouvent aujourdhui une cinquantaine de ses confrères, sur les quelque 3 000 qui réclament aujourdhui une reconnaissance de leur droit. Pour y parer, le Dr Sow Dione est prête à tout, même à sexpatrier. « Si rien nest fait, on va donner la consigne aux praticiens qui ont acquis la nationalité française de quitter le pays. On leur conseillera de sexpatrier un temps dans un autre pays européen pour pouvoir revenir en France et exercer dans le cadre de la jurisprudence Hocsman (voir encadré p. 36). On est arrivés à un stade où on ne peut plus accepter dêtre traités comme des parias. De toute manière, si on quitte le pays, cen est fini des hôpitaux français, et ils le savent. » Mais le diplôme nest pas seul en cause. Autre cas de figure, plus rare et encore plus difficile à régler : celui des médecins étrangers titulaires dun diplôme français. Ainsi ce médecin urgentiste qui a souhaité garder lanonymat. Né en France, mais de nationalité camerounaise, il nest pas autorisé à sinscrire à lOrdre des médecins, ni à passer les concours administratifs internes qui lui permettraient dévoluer. « Le comble, cest que jai dabord été inscrit à lOrdre, puis désinscrit quand la direction régionale des affaires sanitaires et sociales sest aperçue que je navais pas de pièce didentité française. Pourtant, je suis titulaire dun diplôme français, jexerce ici depuis près de dix ans, et je forme aussi des médecins français. Je suis donc médecin aux yeux de mes confrères, mais pas aux yeux de ladministration. » Depuis dix ans, cet urgentiste est ainsi obligé de renouveler son titre de séjour tous les neuf mois, ce qui le condamne à la précarité : « Aujourdhui, avec cette carte, je ne peux pas prétendre à un crédit, même pas pour acheter un ordinateur ! » Lexaspération des médecins étrangers est à son comble : voilà plus de quinze ans quils espèrent quon statue sur une situation quils jugent discriminatoire. « À titre dexemple, nous explique le Dr Sow Dione, un praticien attaché associé, comme on dit, gagnera 28 000 euros par an là où un autre en gagnera 100 000 pour le même poste. » Pourtant, la rémunération nest pas le principal grief. « En réalité, poursuit-elle, ce nest pas une question de sous. Le véritable problème, cest que nous navons aucune visibilité sur nos carrières, ni aucun espoir dévolution. Les années passent, et nous en sommes toujours au même point. » Si la carrière de ces médecins est bloquée, leur statut, lui, a fait lobjet de plusieurs modifications tout au long des années 1990. Sans résultat. Même la loi de juillet 1999 instaurant la Nouvelle Procédure dautorisation, qui annonçait la fin du calvaire, sest révélée décevante. Entre-temps, les actions se sont multipliées, des plus symboliques, comme les pétitions ou les nombreuses manifestations régulièrement organisées et relayées par les médias, aux plus tragiques, comme la grève de la faim dun groupe de médecins attachés et de membres de leurs familles, en décembre 2001. Mais la mobilisation commence tout de même à porter ses fruits. En juillet 2005, le syndicat des Padhue décide de saisir la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour légalité (Halde), organisme indépendant mis en place il y a à peine plus dun an. « Nous avons reçu les représentants du syndicat et leur avocat, qui nous ont exposé la situation, témoigne Marc Debourdieu, directeur général de la Halde. Nous avons également pris contact avec le ministère de la Santé et avons demandé des compléments dinformations pour pouvoir éclaircir le contexte légal et pratique de laffaire. Une fois toutes les informations en notre possession, le collège a pu délibérer. » Six mois après la saisine, le verdict tombe : il y a effectivement discrimination à lencontre des médecins à diplômes étrangers exerçant en France. Le collège de la Haute Autorité en explique la nature dans son délibéré du 27 février 2006 : « Cest dans lexploitation faite de leur absence de statut, alors même que leurs responsabilités concrètes sont identiques, que la discrimination à leur égard trouve sa source. Celle-ci sopère en raison de lorigine, dans laccès à lemploi et dans lemploi. » Ces conclusions, la Halde les a transmises au ministre de la Santé, Xavier Bertrand, en lui demandant de présenter les mesures envisagées pour y remédier dans un délai de quatre mois. Une petite victoire pour les Padhue, qui se gardent bien cependant de se réjouir trop vite. Après une première réunion, décevante, au ministère de la Santé, le 23 mars, une deuxième, organisée en présence du ministre, le 6 avril, fut plus concluante. Et le prochain rendez-vous est dores et déjà pris pour la semaine du 20 avril. Les choses semblent donc saccélérer. Le Dr Annani a pris part à ces négociations en tant que président du SNPadhue. « Tout ce que nous espérons, a-t-il déclaré, cest quau mois de juin on nous annonce des mesures concrètes et non des amendements de lois, car cela signifierait un report dau moins deux ans. Or voilà plus de dix ans quon attend, et cest déjà beaucoup trop. Aujourdhui, en France, on a vu quune loi pouvait être adoptée et retirée en lespace de quelques jours. Ce nest donc quune question de volonté politique. » |